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The limits of control, un merveilleux voyage en cinéma

Dimanche 14 avril 2024 - Prairies fleuries

The limits of Control, Blonde et Homme solitaire

The limits of control film de Jim Jarmusch (2009).

Celui ou celle qui regarde un film a en tête les actrices et acteurs dans d'autres films, ainsi que leur rôle, ou, quand on a oublié l'actrice ou l'acteur, son personnage. Une scène de Mulholland drive (David Lynch) évoque cette mémoire disponible du spectateur qui colore sa vision de tout nouveau film.

Les personnages de The limits of control sont fascinants du fait qu'ils empilent, en superpositions énigmatiques, des moments de cinéma en provenance d'autres films. A chacun son cinéma, bien évidemment. D'autant que les allusions et références s'accumulent tout au long du film.

The limits of control est un film ouvert à l'imagination et le voyage en cinéma importe plus que l'intrigue : un type mutique engagé dans une mission mystérieuse de ville en ville où il rencontre des gens tout aussi énigmatiques.

De mon point de vue, Jim Jarmusch fait exploser, avec humour, le film de guerre et de résistance, le film d'amour et de sexe, le film policier, amenant la spectatrice ou le spectateur à devenir détective contemplatif, à la recherche d'indices et de références cinéphiles, tout en suivant plusieurs pistes à la fois : enquête dans le film, qu'il ou elle regarde, et dans sa mémoire d'autres films.

The limits of Control, Guitare

Tout d'abord, The limits of control est un défilé de personnages et d'acteurs et actrices. Tous et toutes portent des lunettes de soleil, sauf l'Homme solitaire, mutique, au jeu minimaliste et à la présence aussi forte que Robert Mitchum (dans d'autres films). L'Homme solitaire (Isaac de Bankolé en costume bleu, puis marron, puis gris, et chemise à col ouvert) déambule à visage découvert. Créole (Alex Descas en costard sans cravate) sévère. Français (Jean-François Stévenin en manteau et costard sans cravate) amusé, traduit les recommandations de Créole. Violon (Luis Tosar en veste et pantalon noirs, chemise blanche), méfiant, inquiet. Nue (Paz de la Huerta complètement nue), sensuelle. Blonde (Tilda Swinton, vêtue de blanc, ambiance western, avec gants et parapluie), royale, démarche lente type règlement de comptes. Molécules (Yūki Kudō en tailleur sombre à pois blancs), assurée, triomphale. Guitare (John Hurt en trench-coat orange, chemise et chapeau noirs, écharpe à carreaux), un érudit qui aime parler. Mexicain (Gael García Bernal en jean et chapeau de cow-boy), décontracté sportif. Chauffeur (Hiam Abbass, la chauffeure en fait, veste et écharpe gris vert, maillot noir décolleté) attentionnée.

Il y a aussi (sans lunettes de soleil) : Américain (Bill Murray en costard cravate bleu blanc rouge) arrogant et vulgaire. Serveur (Óscar Jaenada en chemise blanche et tablier rouge) pressé. Et bien d'autres...

Dès la première séquence, le spectateur est invité à changer de perspective : on voit l'Homme solitaire par-dessus (en plongée) et à l'envers, dans une cabine. Mais, tout aussi bien, ce plan peut vouloir dire autre chose.

Ensuite, on voit l'Homme solitaire, puis le reflet de son visage dans un miroir et enfin son visage de face. Calibrage : vous avez bien fait attention ? Un peu plus loin, on entend dire : "Faites jouer votre imagination et vos talents." Puis "Vous êtes prêt ?"... "Eh ! Fais attention ! Donnes-lui les clés."... "Bon voyage".

Si vous n'avez pas vu le film, je vous engage à vous faire votre idée sans vous laisser influencer. Allez voir The limits of control, laissez-vous aller à regarder et écouter. Regardez les images et écoutez les sons (paroles, musiques, bruits). Tout est expliqué, mais pas de la façon habituelle, par les superbes images et les sublimes mouvements de caméra de Christopher Doyle, des séquences parfaites, une bande-son perspicace.

Voilà. Découvrez le film à votre idée et revenez lire la suite. En toute subjectivité, je tente d'expliquer en quoi The limits of control est un très grand film comme Bird people de Pascale Ferran (2014), Mulholland drive de David Lynch (2001), Le Havre d'Aki Kaurismäki (2001), Rouge (fraternité) de Krzysztof Kieslowski (1994), Batman le Défi de Tim Burton (1992), Les Ailes du désir de Wim Wenders (1987), Ran d'Akira Kurosawa (1985), Amadeus de Miloŝ Forman (1984), Vivement dimanche de François Truffaut (1983), Blade runner de Ridley Scott (1982), India song de Marguerite Duras (1974), The Pillow Book de Peter Greenaway (1996), 2001 : L'Odyssée de l'Espace de Stanley Kubrick (1968), Le deuxième souffle de Jean-Pierre Melville (1966), Les sept mercenaires de John Sturges (1960), Rio Bravo de Howard Hawks, La mort aux trousses d'Alfred Hitchcock (1959), Le septième sceau d'Ingmar Bergman (1958), Johnny Guitare de Nicholas Ray (1953), Le Troisième Homme de Carol Reed (1949), Casablanca de Michael Curtiz (1943), Le Faucon Maltais de John Huston (1941), Les Trente Neuf Marches d'Alfred Hitchcock (1935) et bien d'autres... Bien sûr, à chacune et chacun sa liste.

 

Suite, très subjective, de mon article

The limits of Control, Chauffeur et Mexicain

Avec des personnages et une intrigue énigmatiques, The limits of control entraine le spectateur à devenir détective, à la poursuite d'un assassin et d'un crime, à la recherche d'indices et d'allusions.

Dès la première séquence, en un mouvement lent de Taï chi qui sera répété au long du film, on nous propose d'abandonner vitesse et précipitation des films d'action au profit de la lenteur et de la contemplation, comme dans L'année dernière à Marienbad d'Alain Resnais par exemple. Suivant l'Homme solitaire dans le couloir de l'aéroport, puis dans l'avion avec ce mouvement surprenant de l'appareil qui vire sur l'aile, on bascule dans le rêve. C'est du cinéma, ce n'est pas réel. "Rien n'est vrai, tout est imaginaire".

Il y a une première histoire énigmatique : l'Homme solitaire semble partir en mission de Paris, plongeant dans ce qui semble un réseau de résistants à Madrid, puis à Séville, pour aboutir à la gare d'Ocaňa (comme dans un western).

Au début, Français proteste : "Non mais, c'est n'importe quoi. J'y comprends rien, moi". Créole répond "Laisse tomber, il a compris". Effectivement la deuxième histoire, en parallèle, est limpide : c'est la superposition de plusieurs thèmes en un lent voyage dans le cinéma, la peinture, la musique où l'on oppose la culture, l'imagination, la liberté, au contrôle obsessionnel de la société, au bétonnage de la planète, à la culture sexiste de notre époque. C'est une invitation à la lenteur et au silence, en opposition au monde urbanisé. "C'est très bruyant ici" s'insurge Violon. En effet, comment pourrait-on écouter Schubert ou Sevillano si on n'en prend pas le temps, dans une atmosphère calme ?

The limits of control devient limpide si nous acceptons de suivre le fil conducteur du musée Reine Sophie à Madrid. Loin d'être une simple visite culturelle, le spectateur est confronté à une représentation de la réalité, puis à la réalité elle-même : un violon, une fille nue, une ville. Laissons-nous guider, les yeux et les oreilles grandes ouvertes, chacun chacune à son idée, avec sa sensibilité, avec ses références cinéphiles, passant d'un appartement à un café, d'une ville à une autre, d'un thème à l'autre, nous suivons ce réseau de résistants, opposant l'individu vivant à l'anonymat et aux idéologies destructrices. Ce sont des gens qui acceptent de se parler dans des langues différentes et d'échanger "ce dont ils ont besoin".

Sur la terrasse du café de Madrid, le premier jour l'Homme solitaire commande "2 expressos dans 2 tasses séparées". N'ayant jamais servi 2 cafés en même temps à un consommateur, le serveur ne peut comprendre que "café doble". Le deuxième jour, chacun essaye de parler dans la langue de l'autre, espagnol, français, et les 2 cafés sont servis correctement. Le troisième jour, le serveur reconnaît l'Homme solitaire attablé, il s'arrête aussitôt, fait signe avec 2 doigts, repart et revient avec 2 expressos dans 2 tasses séparées.

Pour moi (subjectivité), la scène principale du film consiste en cette suite de séquences dans le bar où un guitariste, une danseuse de flamenco et un chanteur répètent leur spectacle. C'est un moment où l'Homme solitaire se détend et sourit. Dans un monde où la vie ne vaut rien "La vida no vale nada", où des gens arrogants se croient plus grand que les autres et réduisent le monde en cendres, dans ce monde violent et bruyant, on ne peut qu'opposer le silence, les notes sonores d'une guitare, la danse expressive d'une danseuse et le chant passionné d'un chanteur. Et, à la fin de l'histoire, c'est la corde de la guitare qui réduira l'Américain au silence.

Entre temps des boîtes d'allumettes rouges et des boîtes d'allumettes bleues auront circulé sans cigarette ni cigare (cendrier vide), avec de l'eau sur les tables. Sauf Mexicain, un peu louche, qui boit une bière et fume. Le film d'actions se sera déroulé "sans armes, ni portables, ni sexe".

The limits of Control, Nue allongeé avec le révolver

Suprême blasphème : la romance entre l'homme et la femme se traduit au cinéma de Jim Jarmusch par l'Homme solitaire en costard (somptueux) assis ou étendu à côté de Nue, la femme entièrement déshabillée. Humour encore dans la scène où Violon parle longuement en espagnol à l'Homme solitaire qui lui a pourtant répondu "Non" (Je ne parle pas espagnol). Guitare qui parle tout seul et remarque "Vous étiez en train de discuter de... Vous disiez que... Content d'avoir bavardé avec vous". Et puis "Les diamants sont les meilleurs amis d'une femme", bien sûr ! Et encore : "Attendez avec la fille, c'est une embrouilleuse", une femme nue, évidemment ! Bien sûr, les diamants renvoient également à d'autres films, d'autres visions de la femme, et de l'homme par conséquence.

On aura certainement noté les références au Samouraï et à L'armée des ombres de Jean-Pierre Melville, au Mépris de Jean-Luc Godard, mais encore : Alfred Hitchcock, Aki Kaurismäki, Michelangelo Antonioni, Nicolas Ray, Wim Wenders... Hommage aussi à Alain Resnais et Jacques Rivette, Samuel Fuller pour la mise en scène. Parmi les nombreuses références, le vol de pigeons opposé à l'angoissant hélicoptère, renvoie peut-être à Ghost dog et Apocalypse now (l'hélicoptère), mais tout simplement la vie, les oiseaux opposés à la machine de guerre. Au début, la nuit du long tunnel routier fait penser à Mulholland drive de David Lynch. La robe sombre à pois blanc de Molécules ne provient-elle pas de L'avventura de Michelangelo Antonioni, la robe de la blonde Claudia (Monica Vitti) ? Mais avant cela, en 1946, il y a le tailleur 2 pièces de Lauren Baccall dans Le grand sommeil d'Howard Hawks.

Et les références s'empilent : par exemple Blonde (Tilda Swinton). On peut y voir Phillis (Barbara Stanwick) dans Assurance sur la mort de Billy Wilder en 1944, Kathie, brune au grand chapeau blanc (Jane Greer) dans La griffe du passé de Jacques Tourneur en 1947, Jessica, grand chapeau noir (Barbara Stanwick) dans le western Quarante tueurs de Samuel Fuller en 1957, Madeleine, blonde décolorée (Kim Novak) dans Sueurs froides d'Alfred Hitchcock en 1958, Claudia (Monica Vitti) dans L'avventura de Michelangelo Antonioni.

Et puis l'errance de l'Homme solitaire renvoie (pour moi) à celle de Balthazar, l'âne de Robert Bresson, à Wim Wenders d'Alice dans les villes et de Paris Texas, au Pierrot de Jean-Luc Godard. Mais on peut penser aussi à Sam Spade du Faucon maltais (John Huston) ou à Philippe Marlowe du Grand sommeil (Howard Hawks), d'autant plus qu'on retrouve le trench-coat et le chapeau des années 1940 sur Blonde et Guitare.

The limits of Control, Visage de Guitare

La Tore del oro à Séville, que l'on voit représentée en lampe, tableau, photo, est un ouvrage militaire de 1221, qui faisait partie des murailles et servait de tour de surveillance et de défense sur le Guadalquivir. Recouverte de chaux et paille pressée à l'époque, elle avait un aspect doré. Le big brother de l'époque ?

J'ai envie de parler des 2 femmes ("Les diamants sont les meilleurs amis d'une femme"), 2 expressos, 2 bouches de la fontaine, 2 guitares au musée, 2 lits (dont l'un est vide), 2 portes, une dualité opposée à la trinité des 3 hommes en noir à Paris, de la lampe et ses reflets dans le miroir, 3 coupoles derrière une grille, l'injonction "Attendez 3 jours", et 3 costumes de l'Homme solitaire qui divisent le film en autant de parties.

J'ai envie de parler du multiple exprimé tout au long du film, dans l'architecture, les fenêtres éclatées, les carreaux, les écrans, les pois blancs sur fond sombre multi-présents (pochette de costume, foulard, cravate, chemisier, tailleur 2 pièces de Molécules).

Et quel défilé de mode ! Superbe Tilda Swinton en Blonde à démarche ample et lente, comme sortie d'un western. Délicieuse Paz de la Huerta en Nue boudeuse (Brigitte Bardot chez Pedro Almodóvar ?). Yūki Kudō en Molécules, majestueuse dans sa robe à pois.

Avec tout ce qu'il y a encore à découvrir après avoir vu plusieurs fois le film, qui aurait encore envie d'une histoire ?

The limits of control est un film énigmatique de Jim Jarmusch, comme l'était Céline et Julie (Jacques Rivette) en 1974 ou L'année dernière à Marienbad (Alain Resnais) en 1961, dont on peut facilement décrypter la violente protestation contre le totalitarisme du pouvoir et de l'argent dans un monde où la vie ne vaut rien.

Tentative désespérée d'opposer l'art et la culture, la diversité, la liberté et l'imagination. C'est un plaidoyer pour le multiple et la diversité en réponse aux visions simplistes du monde, une dénonciation humoristique du patriarcat au cinéma. Un merveilleux voyage en cinéma.

A chacun de nous de remplir la page blanche, comme nous y invite ce tableau au musée, qui renvoie à la maison abandonnée où une peinture est enveloppée et ficelée dans un drap blanc. Laisserons-nous des criminels à l'idéologie simpliste (pouvoir, sexe, argent) nous imposer leur violence et, pour finir, un monde dévasté ?

Bien sûr que non ! semblent répondre Jim Jarmusch et, peut-être, la spectatrice et le spectateur emportés par la magie.

La magie du cinéma, bien sûr.

 

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